Vevy Weron, une aventure de presque 30 ans !

" Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait . "

Le germe de ce projet est à rechercher dans les lointaines "seventies", qui laissaient voir les premiers ratés de la joyeuse société de consommation, de croissance et de plein emploi qui les ont précédées. J'étais alors étudiant ingénieur en électronique, pas trop bien dans ma peau, et me posant de plus en plus de questions quant à la finalité de mon futur métier, qui pour sûr allait me mener à ajouter à la technologie omniprésente, encore plus de technologie. C'était l'époque du rapport Meadows, dit "du Club de Rome", l'apparition du slogan "Halte à la Croissance", la prise de conscience encore très marginale qu'en regardant convenablement les choses en face, on n'allait pas pouvoir continuer à croitre très longtemps au rythme exponentiel que permettait ladite technologie. Il convient de penser que ce point de vue n'était pas complètement idiot !

Gagné par cette prise de conscience, pétri des lectures de René Dumont et bien d'autres, j'éprouvais de plus en plus l'envie d'assortir d'actes cette pensée féconde et centrale.

Ayant vécu en ville, je n'avais encore la moindre idée par quoi commencer, mais cette question cheminait en mon âme. Intellectuel au départ, mais débordant de l'énergie de ma jeunesse, je résolus assez rapidement de ne pas disperser mon énergie dans les nombreuses luttes contre ceci et celà qui déjà foisonnaient, mais plutôt de tenter de me battre pour l'émergence d'un monde nouveau, à repenser, à reconstruire, à oser vivre comme une expérience enracinée et véritable. Je côtoyais trop d'idéalistes qui critiquaient la société ambiante sans avoir la moindre idée quoi proposer à la place, et ça me paraissait tristement stérile.

Et sans le soutien de quiconque j'ai retroussé mes manches et me suis jeté à l'eau. Ou plutôt à la terre. J'ai lâché sans lâcheté, mais en conscience, ces études techniques qui n'étaient plus du tout ma route. J'ai lancé en 1979 dans une petite fermette de location à moitié en ruines, un petit atelier d'ébénisterie avec un camarade, et consacré tout le reste de mon temps, avec une micro-communauté locale, à découvrir l'art du potager, de la fabrication de pain, de fromages de chèvres, et autres savoirs anciens propres à assurer un maximum d'autonomie. Le but n'a jamais été l'autarcie et la coupure d'avec le monde, le but était cette autonomie, cette joie de pouvoir compter en presque tout sur ses propres forces, et la joie corollaire de ne pas perdre sa vie à la gagner pour pouvoir payer d'autres à le faire pour nous. Je m'engageais donc aussi, sans le savoir, sur ce nécessaire chemin baptisé aujourd'hui " simplicité volontaire ", ou " sobriété heureuse ". Bricoler tout soi-même, limiter ses besoins à l'essentiel, privilégier l'humain au matériel, fuir le monde des gadgets et du gaspillage consumériste qui devenait déjà absurde.

Je me suis marié à cette époque, et l'arrivée de mes premiers enfants m'a vite suggéré que la promiscuité d'une maisonnette communautaire finirait par engendrer plus de problèmes relationnels que de bénéfices, l'idée étant de maintenir vaille que vaille au milieu de ce flot d'idées neuves, et de temps passé à " refaire le monde ", un tant soit peu de vie familiale équilibrée. ( Je n'y ai d'ailleurs qu'à moitié réussi...)

Après quelques années de cet artisanat moyennement lucratif, l'idée continuait à faire son chemin en moi, d'un véritable "retour à la terre" de dimension sérieuse, professionnelle, mais aussi collective. Ces années de potager m'invitaient à l'audace d'un projet maraîcher plus large, et l'expérience intense des travaux de la ferme, même à petite échelle, me faisaient bien voir que s'y lancer tout seul ou à deux, sans pouvoir ici et là passer la main, eût été une épreuve insoutenable pour une jeune famille un tant soit peu moderne. Il ne s'agissait tout de même pas de revenir aux rapports archaïques entre les hommes et les femmes, ni à des travaux harassants qui n'auraient plus laissé le temps de rien d'autre.

Alors s'est précisé le projet d'acheter une ferme digne du nom, plus grande, avec de véritables terres, et tant qu'à faire avec des bâtiments permettant des développements futurs.

N'ayant pas la compétence à l'époque de visualiser clairement ces développements futurs, ni la taille que devait atteindre le groupe humain qui porterait ce projet, pas plus que des "plans d'avenir" assez précis pour chiffrer raisonnablement quelque investissement que ce soit, mais mû par contre par un flair et porté par une intuition dont encore aujourd'hui je me félicite (en toute modestie) ; j'ai déniché assez vite, et jeté mon dévolu dans la région namuroise, à six kilomètres à peine du centre d'une jolie petite ville, sur un ensemble de bâtiments de plus de 3000 mètres cubes, eux aussi au bord de la ruine sur une terre belle et vallonée de plus de 12 hectares à moitié en friche, riche aussi de bois, de ruisseaux et d'étangs. Le tout, à l'époque, pour un prix extrêmement abordable qui m'a permis de n'emprunter que des sommes presque dérisoires.

Nous sommes en 1984. Un autre couple rencontré alors se joint à notre ferveur créatrice, sans pour autant s'impliquer dans l'achat immobilier.

Le compromis est signé le 6 août au soir. J'emménage le 7 août au matin avec femme, filles, chèvres, clôtures neuves et panoplie d'outils plein la camionnette.

L'aventure peut commencer !

Nous nous installons dans l'inconfort le plus total, avec mille urgences à gérer de front quant à l'installation des 17 chèvres en pleine lactation, d'une laiterie utilisable, de ce qui très vite deviendra la boulangerie (toujours active à ce jour), et un petit point de vente pour écouler localement les premiers produits (devenu depuis épicerie bio à part entière). L'époque par chance n'était pas encore aussi tâtillone pour les innombrables détails techniques qui ont dû être améliorés par la suite... Il fallait en plus se préparer pour passer le premier hiver (qui fut un des plus terribles ! -24°C au sol ! ) dans ces vieux murs tout crus, installer une petite chaufferie à bois, l'eau courante (dont la ferme ne disposait même pas avant nous !) ; et nous souhaitions de plus que l'autre couple puisse emménager à son tour le plus rapidement possible, ce qui fut fait en mai de l'année suivante.

Autant dire que nous découvrions, ma courageuse ex-femme et moi-même, un rythme de travail de forçat, convaincus ( enfin ... surtout moi ) que le sacrifice de quelques années d'insouciance nous mènerait plus vite au minimum de confort vital bien nécessaire. Ca devenait "sérieux" et de fait, nous avons je le crains, un peu oublié de faire la fête pendant ces années éreintantes. Un peu oublié de garder le contact au niveau organisationnel, au niveau personnel même, exagérément galvanisés par le succès commercial que notre démarche a rencontré dès le printemps suivant, lorsque les premiers légumes sont sortis de terre, et ont accompagné chaque semaine les pains et les fromages sur quelques marchés citadins. Nous avons rapidement élargi notre gamme à d'autres produits bio collectés chez des confrères de la région, pour "fidéliser" mieux encore une clientèle qui nous était toute acquise.

Nous nous sommes cependant accrochés, fiers de créer ainsi notre propre emploi sans rien devoir à personne, et avons travaillé assidûment à toutes ces activités agricoles pendant trois ans, en se " reposant " l'hiver à commencer les réaménagements des nombreux bâtiments de la ferme... Dès l'été suivant, nous avons accueilli deux ou trois semaines par an, des chantiers internationaux avec le SCI, dont les sympathiques volontaires nous donnaient un sacré coup de pouce, en élargissant en outre notre "champ social" qui, en dehors des rencontres du marché, était à vrai dire un peu étroit... De sympathiques amis, travailleurs saisonniers, venaient certes soutenir les saisons les plus chargées, mais le sentiment se faisait jour toutefois, d'être progressivement enseveli sous une charge de travail vraiment trop lourde, et qui semblait évaporer les rêves initiaux de campagne "bucolique", d'artisanat, de vie simple et agréable, ainsi que d'équilibre familial.

De toute évidence, une certaine réalité économique, pourfendue au départ, reprenait le dessus, et asphyxiait nos vies.

Nous n'avions plus de "bio" que nos nombreux produits ; nos vies par contre devenaient insupportables, enchaînées aux impératifs de la terre et de la vente...

Le clash, le chaos, et la renaissance ...

Ce qui devait arriver arriva. Exténué à tous les niveaux, déboussolé par des rencontres devenues dramatiquement insuffisantes, et comme abandonné, par manque de vision claire et complète, à l'exigeante dynamique du " marché " - fût-il bio ! - qui était en pleine expansion à cette époque, il faut bien le dire, ... notre petit groupe a littéralement explosé par un triste soir de septembre 1987, après trois ans de travaux fous, passionnants pour chacun mais dont l'objectif s'est perdu en route... Les deux couples ayant eux aussi explosé dans la débâcle, tant il était devenu vain de réinventer un trajet commun, chacun est littéralement parti de son côté, qui déçu, qui aigri, qui fâché, ... et je suis resté seul, seul habitant en tout cas, complètement perdu sur mon immense bateau-ferme...

Divers relais se sont pris pour "sauver l'outil", comme on dit, tout-à-fait pragmatiques et plus du tout rêveurs, désenchantés en quelque sorte...

Les chèvres ont été vendues, par trop coûteuses en temps de travail pour le revenu qu'elles procuraient. Le reste a tenu le choc, plus ou moins, avec divers "passages de main", avec bien des doutes et des hésitations. Délesté cependant d'une bonne part de mon enthousiasme, inquiet, je m'efforçais de garder le cap pour ne pas tout perdre, pour que ces trois courageuses années folles n'aient pas été vécues pour rien, et sourdement conscient tout de même du potentiel fabuleux de cet endroit, encore à moitié en friche.

Un contact fréquent et chaleureux à cette époque, avec un projet communautaire dans les Hautes Alpes (la communauté « Terre Nouvelle » à Eourres), et qui était lui à son apogée, bien pensé, bien conduit, et où dans le travail comme dans les temps plus "spirituels" il faisait vraiment bon vivre ; m'a énormément aidé à tenir ce cap, à reprendre espoir, à passer en revue le plus humblement possible toutes les prémisses de mon projet pour en comprendre les failles, et tirer les enseignements nécessaires de ces prises de conscience. Cela a rebranché en moi - il était temps - la culture et l'agri- culture . Cela m'a permis de mettre en perspective l'évidente nécessité de racines à ce genre de projet que je voulais productif et autonome, racines terriennes, économiques ; mais le tout aussi nécessaire développement de feuilles, fleurs et fruits qui en manifestent la beauté et l'équilibre, la réussite humaine, et pas seulement matérielle. C'était ça, l'idée, tout de même, dès le départ ! L'écologie intérieure ? Comment avais-je pu l'oublier ?

Chacun à notre manière, nous avons l'imaginaire colonisé par la culture dans laquelle nous avons grandi, été éduqués. Les valeurs qui nous imprègnent ne répondent pas facilement toutes à notre simple volonté quand il s'agit d'en changer... Et j'ai bien dû m'avouer victime de ce piège. Le prix à payer fut lourd, vraiment lourd. Mais là où ça redevenait passionnant, c'est qu'en prenant le temps de tirer parti de ses erreurs pour avancer, pour rectifier la trajectoire, et pour se connaitre mieux soi-même, on ne peut plus se perdre ! Tout devient enseignement. Tout est instructif. Et une bonne baffe dans la vie reste hélas parfois bien plus clairement marquée qu'un succès trop facile !

Cela se résume clairement après coup , dans ces quelques lignes, mais de nombreuses années de tâtonnements, d'essais de nouvelles pistes, de nouveaux échecs, ont été nécessaires à ce que l'histoire sorte du rouge, et reprenne son envol vers la lumière. On a essayé la coopérative avec de nouveaux partenaires, c'était compter sans l'ego des uns et des autres, et la locomotive que j'avais été s'est retrouvée wagon, histoire de bien comprendre le mécanisme... Peut-être était-ce par trop utopique, de tout charger ainsi sur un seul bateau, lourd, difficile à manoeuvrer ? J'ai cédé à ce moment la boulangerie à Michèle, une boulangère et amie qui l'a magnifiquement remise en route, et qui centrée sur ce seul objectif, a su maitriser mieux son affaire. J'avais entretemps finalisé quelques petits appartements fraichement rénovés, en plus de celui qu'habitaient mes collègues du début, et y trouvais enfin un revenu un peu plus stable et régulier, qui me permettait de craindre un peu moins l'avenir.

Et, ragaillardi en m'occupant un peu plus de moi-même, à travers divers stages et formations touchant plus à l'âme et à la communication qu'à l'agriculture proprement dite, j'ai entrevu avec un enthousiasme tout neuf l'idée de mettre au service de ce type d'activités, des pans entiers de la ferme qui étaient encore à restaurer, à attribuer. Au lieu de courir chaque week-end à Bruxelles vendre mes caisses de légumes, pourquoi pas en faire de bons repas bio et végétariens servis sur place, et qui ne manqueront pas de plaire à des groupes intéressés à la conscience et à la sensibilité, et qui pourraient de surcroit loger et apprendre sur place ? Oh, je n'ai guère fait d'étude de marché en ce sens ; je restais assez connecté à l'intuition de tenir là une bonne piste. Et relativement solitaire, de 1993 à 1995, j'ai rénové les innombrables dépendances encore vides, les transformant en salles spacieuses et lumineuses, en petites chambres simples mais sympathiques, et une belle salle à manger voûtée en lieu et place de ma vieille étable à chèvres désaffectée. Diverses intempéries étant venues à bout des toitures les plus vétustes, j'ai aligné chantier sur chantier sans sortir de chez moi pour les remplacer, et expérimenté que je me débrouillais pas mal du tout en constructions ! Après tout j'étais le mieux placé pour prendre ça en charge, d'autant que j'y trouvais aussi du plaisir, ce qui n'est pas à dédaigner ! Ce sont les dernières années où parallèlement, je continue toujours à vendre des légumes bio au marché, sans plus les produire moi-même cependant. Ca me coûte un peu d'émotion, de quitter le métier progressivement, mais le commerce pur n'est pas très passionnant, et je veux aussi retrouver du temps pour moi après ces immenses chantiers. Cette puissante expérience du travail de la terre m'a transformé intérieurement, mais la vie m'appelle à autre chose.

L'habitat groupé prend forme .

A partir de 1995, une nouvelle "ère" se profile : ce " Centre d'Accueil pour Stages et Formations " semble décidément une bonne idée au bon moment, et rencontre vite un succès satisfaisant, et surtout la "gestionnaire" dont je n'aurais pas osé rêver, en la personne de Danou, venue habiter la ferme à ce moment, et qui recherchait précisément ce type de travail qui lui corrrespondait parfaitement. Elle m'a rapidement délivré de cette nouvelle responsabilité en en faisant son métier à part entière. Ma vocation d' "ouvreur de pistes " se précisait petit à petit... Seize ans plus tard, elle en est toujours la souriante responsable, et a diffusé bien plus largement que mes légumes la sympathique réputation de la ferme au quatre coins du pays, en accueillant ici une multitude de formations diverses touchant au développement personnel, à la psychologie, à diverses thérapies et médecines alternatives, mais aussi à la musique ou aux cours d'agriculture biologique.

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, dans le même temps se présentèrent ici d'autres personnes de grande qualité, pas particulièrement liées à l'agriculture biologique mais convaincues d'écologie et respect de l'environnement dans leur vie personnelle. De nouvelles personnes dont certaines avaient déjà leurs propres expériences d'habitat groupé, et qui apportaient avec elles une foule de bonnes idées pour optimiser ce qui à la ferme, n'était jusque là au mieux qu'une juxtaposition hétéroclite d'habitants. De nouvelles personnes qui avaient aussi développé un certain art de la communication et de l'écoute, et avec qui il était facile et constructif d'échanger des idées, d'impulser des actions concertées, et donc de lancer une véritable dynamique de groupe. Voici Christian et Michèle revenant des Cévennes, voici Luc après Compostelle, et puis Danielle ; et d'autres et encore d'autres ! La ferme commence à faire parler d'elle, et les amis des amis deviennent de nombreux amis, qui contribuent à sa vie de près ou de loin !

L'habitude se prit progressivement de se réunir une fois par mois pour mettre en commun les diverses réflexions, les envies, les projets, le suivi des projets précédents, l'accueil éventuel de nouveaux passagers sur ce bateau qui décidément, commençait à avoir de l'allure, et à faire parler de lui. Ca s'est bien vite avéré la clé du vrai départ de l'habitat groupé : décider ensemble qui vient habiter ici et pourquoi plutôt celui-ci que celui-là. Evidemment.

Et une multitude d'autres règles de vie ont ainsi émergé de nos expériences, de nos mises en commun, sans qu'à aucun moment ces règles aient été imposées, ni même proposées "d'en haut". Tout s'est institué "d'en bas", par la pratique, par chacun d'entre nous, sans chef, sans dogme, sans religion. C'est devenu notre "marque de fabrique", contrairement à bien d'autres groupes issus d'une réflexion préalable très dense (et parfois très intellectuelle). Nous avons contourné cette exigence en partageant énormément de vécu déjà accumulé, déjà porteur d'enseignement et de sagesse. Le fait bien sûr qu'à part moi, chacun est ici locataire, a requis aussi bien moins de paperasserie et de contrats nécessairement clairs et complets (de type notarié), car au fond chacun va et vient comme il le souhaite. Ce qui ne veut pas dire, et loin de là, que ça bouge sans cesse ! Dès ce moment, les habitants sont essentiellement stables, heureux de l'être, et les mouvements sont rares. Les candidats sont innombrables à certaines périodes, mais le choix commun d'une certaine " croissance organique " et non anarchique et intempestive, nous rend très précis dans nos choix. Personne n'a envie de recréer une ville !

Néanmoins, nous n'arrivons pas à "écarter" certaines demandes particulièrement sympathiques, ou associées à un nouveau projet lié au lieu, et je me sens favorable à la naissance d'une "extension" aux habitations en dur de la ferme, restaurées par mes soins et en général relativement spacieuses. Pourquoi ne pas accepter de créer quelques espaces supplémentaires sur les rives du petit ruisseau qui de toutes manière ne sont pas cultivables, où les candidats-habitants amèneraient qui une roulotte, qui une yourte, ou édifieraient l'une ou l'autre "cabane" de type léger et "biodégradable" ? Nous avons lancé cela sans se poser trop de questions, progressivement, ça fait assez bien partie de l'esprit un peu frondeur des gaulois de la province belgique ... et l'ensemble du territoire de la ferme est justement pressenti de plus en plus comme un "village d'Astérix" au milieu de notre commune résidentielle très classique ... L'idée est acquise, et petit à petit s'implantent une petite dizaine de cabanons de ce genre, tous plus créatifs les uns que les autres, plus ou moins confortables suivant les goûts de chacun, et desquels moi je ne m'occupe pas du tout. Des sanitaire communs sont disponibles pour ceux qui choisissent de ne pas investir dans la plomberie... En tant que propriétaire du fonds, je demande un loyer symbolique pour le terrain occupé, et je propose un contrat d'amortissement de ces constructions, pour éviter les éventuelles dérives "spéculatives" lorsqu'une cabane change de mains.

Il ne s'agit tout de même pas de véritables propriétés, leur statut est un peu hybride, et on peut envisager qu'il soit à terme entièrement géré par la collectivité locale. Moi j'ai déjà assez à faire avec les nombreux bâtiments dont j'ai la responsabilité ! Pour nos visiteurs de plus en plus nombreux, c'est bien souvent ce côté "village de schtroumpfs" qui fait le plus rêver d'un monde autre, inventé par ses membres, 100% original, loin des épouvantables formatages dont le reste du monde est hélas de plus en plus victime...

Aujourd'hui nous avons choisi de ne plus étendre cette possibilité, nous sommes arrivés à une dimension de groupe humain déjà excessive pour certains, nous souhaitons que les liens restent forts entre la plupart des habitants, et nous ne voulons pas non plus effrayer nos voisins ! Cela nous fait 18 lieux de vie, de la plus petite roulotte à la plus grande maison, il y en a pour tous les goûts, et un merveilleux terrain d'aventures pour nos nombreux enfants !

Tout au bout du passé : le présent et ses promesses ...

Seize ans plus tard, nous sommes en 2011, et l'habitat groupé a atteint depuis quelques années son rythme de croisière. Nous avons choisi de ne plus croître numériquement, de ne plus créer de nouveaux habitats en tout cas, pour respecter la nature environnante, et surtout pour ne pas nous retrouver avec un groupe où l'individu se perd. L'objectif reste que chacun puisse connaitre chacun , et que la micro-démocratie qui se partage en réunion soit directe , et non représentative. Trente adultes et quinze enfants partagent dorénavant cet espace de vie, qui s'est doté depuis d'une salle commune pour les réunions, les repas communs et autres moments festifs, et qui peut accessoirement être prêtée à d'autres petits groupes qui viennent vivre ici quelque moment convivial et autogéré. Après les années dynamiques des légumes de David Duchêne, installé maintenant à la ferme de Montaval à Senzeille, deux maraichers travaillent à présent à Vevy : Renaud et Sumiarsih pour "Les légumes du Cinsi" ; et Thomas Schmidt sur les terres de devant. Une salle de spectacles s'est aussi ouverte, gérée par Alain, et qui peut accueillir 80 personnes quand la musique est bonne ! Concerts, bals folks, cours de danse, soirées à thème, de la vie à foisons ! Kari, Caro et leurs 22 chèvres sont venus s'installer cet été, donnant un nouveau souffle agricole - et bio bien sûr ! - aux terres disponibles. Des brebis et des ânes complètent le tableau, "petits élevages locaux". De nouveaux bâtiments agricoles en bois ont vu le jour pour tout cela, ceux du début ayant été convertis vers d'autres buts. Une installation conséquente de capteurs solaires thermiques, suivie bientôt de photovoltaïques si tout va bien, permet de produire sur place 10 à 15% des besoins énergétiques actuels (qu'il faut encore réduire...). L'eau de pluie est dorénavant récupérée sur les nombreuses toitures de la ferme, et utilisée à tous les usages domestiques. Un parking plus spacieux accueille les nombreux véhicules qui butinent cette grande ruche... Nos voisins directs nous voient comme de "gentils écolos un peu farfelus", en se demandant ce qui peut bien se passer dans cette immense ruche bourdonnante de gens, d'allées et venues, et de formations diverses !... Une secte ? Des hippies ? Des idéalistes naïfs ? A vous de voir !

Mais saisonnièrement les télés s'invitent dans ce petit paradis pour s'intéresser à nos activités et à leurs interconnexions.

L'émergence de cette sympathique "micro-démocratie" s'est faite petit à petit au long de ces années, chacun apportant sa créativité à l'édifice commun. Une charte de vie s'élabore progressivement, sans aucun dogme venu d'en haut (personne ici n'en a le charisme), mais avec la lucidité et l'ancrage que donnent la pratique de la vie quotidienne.

Nous nous réunissons une fois par mois, après la "Journée Commune" où nous oeuvrons à l'entretien et l'amélioration du site, qui se complexifie tout de même. Le nombre de personnes augmentant, ces réunions se sont structurées vers une forme plus formalisée qu'au début, garantissant à chacun de pouvoir s'exprimer, et favorisant l'écoute. Les diverses tâches nécessaire à ces journées collectives (animation, cuisine, organisation, enfants,...) sont tournantes, permettant à chacun de les expérimenter.

Bien sûr l'enthousiasme des uns et des autres a ses hauts et ses bas, il faut parfois "remotiver les troupes", l'hiver exalte à l'occasion nos paresses bien humaines, et des coups de gueule ici et là sont inévitables. Nous ne sommes pas des anges. C'est sain, c'est humain, et nous avons développé suffisamment de ressources personnelles pour traverser les crises émotionnelles sans y laisser notre peau, ni celle du groupe !

Des visites de groupes sont organisées régulièrement car l'intérêt pour ce type de formule devient évident parmi un spectre de plus en plus large de citoyens.

Le thème central de ces visites se centre de plus en plus sur la formule " Moins de biens, plus de liens ". Réapprendre à partager tout ce qui est possible à travers les relations renouées avec nos semblables, et cesser progressivement d'alimenter la "machine à diviser" sociale, dont le principal profit semble devenir que chaque individu possède chaque objet tout seul dans son petit coin , pour en maximiser les ventes... Nous sommes bien conscients de l'originalité particulièrement atypique de notre habitat groupé locatif, dont le modèle n'est multipliable qu'à condition de trouver un sympathique propriétaire-investisseur si possible partie prenante au projet. Mais nous recevons beaucoup de joie chaque fois qu'un de ces visiteurs exprime la sensation d'être ici "dans un autre monde", ce qui - toute modestie mise à part - montre bien que c'est possible, et que tout ça valait formidablement le coup même si c'est bien sûr toujours perfectible !

Nous ne cédons pas pour autant à l'ivresse du succès. Nous tenons à répéter que chaque projet est unique, puisqu'il est idéalement co-créé par ses membres, et non calqué sur un modèle extérieur. Et ce qui marche ici peut très bien ne pas marcher ailleurs, ou inversement. Certaines personnes nous découvrent en plein hiver, et peuvent avoir l'impression qu'il ne se passe ici rien de particulier, tant il est vrai que l'effervescence de la vie estivale se compense agréablement par un certain repli familial, causé par le froid et les maisons moins ouvertes, mais aussi par un besoin humain et légitime de se retrouver soi, par une sorte de respiration très saine entre le pôle individuel et le pôle collectif tout au long de l'année. Encore une fois un groupe humain de cette taille a quelques points communs avec la dynamique d'un couple : il est opportun que chacun tienne bien debout par soi-même, et ne se repose pas exagérément sur les autres dans une sorte de fusion trop peu différenciée. Ceci aussi est notre choix, qui peut être différent ailleurs !

Le monde "extérieur", là, tout autour de nous, montre en ces temps de crise économique d'inquiétants signes de faiblesse, de banqueroute prochaine, ou de désastres de toutes sortes, toutes choses clairement annoncées par le "Club de Rome" du tout début de ce texte... Il semble bien qu'un lieu comme le nôtre soit appelé à jouer un rôle particulier en cas de crise grave de la société capitaliste moribonde. Certains voient chez nous "une longueur d'avance" dans les solutions à trouver à ces perspectives inquiétantes ; d'autres sont plus modestes, tant il est vrai en effet qu'il n'y a guère de monde extérieur ou intérieur : le niveau d'imbrication de toutes les activités humaines est tel que nous ne pouvons en aucun cas prétendre vivre hors du monde !

Ce qui est certain, c'est que la disposition de terres en bonne quantité, et des outils et compétences qui vont avec, notre pratique quotidienne de vie semi-communautaire et la force que nous donne le groupe chaque fois que nécessaire, le rassemblement de nombreux savoirs anciens et modernes orientés vers l'autonomie, un embryon d'autonomie énergétique (encore très perfectible !), de même que la capacité de réorganiser autrement un tas d'aspects de la vie au sein de ce mini-village autogéré, toutes ces caractéristiques font de notre projet une expérience nettement plus résiliente que la plupart des situations personnelles des gens qui nous entourent. Ceci nous inviterait, le cas échéant, à devenir autant que possible transmetteurs de ces savoirs, de ces idées nouvelles, si un jour nos voisins devaient se dire que nous avions raison de prévoir ce retour à la sobriété...

Et après ?

La suite reste à écrire, bien sûr ! Nous voici en 2012, année tant annoncée comme celle de la fin du monde : ne serait-ce pas plutôt le début d'un autre, d'un autre monde à re-créer tous les trente ans, à chaque génération ? Tant il est vrai que les nouveaux habitants de la ferme ont maintenant l'âge de mes ainées, et certainement pas le mien... Cela me situe de plus en plus dans le rôle nouveau du « patriarche », une sorte de père fondateur qui a autant souci de respecter tout ce qui a été entrepris jusque là, que de s'ouvrir encore et encore à la nécessaire nouveauté...

C'est sûrement un des défis que réservent les années à venir, travailler l'adaptation de tout cet acquis à un monde extérieur qui change de plus en plus vite, et aux « nouvelles recrues » qui arrivent avec d'autres énergies. Le risque pour moi est sans doute de devenir tout doucement « has been », et d'avoir du mal à tenir le rythme, mais vivons ! Recommençant moi-même encore une fois ma vie affective avec ma jeune compagne, me voilà bien obligé de ne pas la jouer trop « papy » !

J'ai clairement envie, dès que j'en aurai fini des derniers chantiers concrets dont je souhaite m'occuper moi-même, de devenir de plus en plus remplaçable aux divers travaux dont j'ai la responsabilité. Et au-delà de ça, de mettre en place avant de devenir gâteux, une structure juridique qui permette à ce magnifique projet de me survivre au moins quelques temps. Il s'agit, de définir le lien qui pourrait, au-delà de mon humble vie, continuer à lier mes enfants ( forcément héritiers de l'ensemble ), avec l'association des habitants et professionnels de la ferme. Il y aurait lieu selon toute vraisemblance de créer au nom de ceux-ci une ASBL qui rassemblerait leurs droits et devoirs devant le « collectif » de mes enfants. Pour éviter dans un premier temps la piste juridiquement complexe de la vente du domaine, l'ASBL pourrait être la « personne morale » qui loue l'ensemble aux propriétaires pour un prix convenu, avec la liberté d'en répartir à sa guise la charge sur chacun des habitants bénéficiaires (qui en seraient bien sûr les membres), en y trouvant quelque bénéfice pour assurer son propre fonctionnement. Il y aurait peut-être lieu d'autre part, côté propriété, de créer une « fondation », ou quelque structure de ce genre, qui puisse pérenniser l'unicité de ce lieu mieux qu'une indivision risquée...

On peut rêver qu'une réelle société immobilière, constituée par tout ou partie des habitants, rachète un jour le tout pour entamer une nouvelle période avec une véritable propriété collective ! Ou accepter sans nostalgie que ce grand rêve se perde un jour, et que sur ses ruines un autre repousse ; l'éternité n'est pas un but nécessaire aux réalisations de ce bas-monde !

 

Le rêve et le rêveur ...

Quant à moi, quoi qu'il arrive, j'aurai consacré l'essentiel de ma vie à réaliser le rêve qui m'habitait jusqu'aux tripes, ce qui est un privilège rare. Je n'aurai jamais assez de gratitude pour l'univers et les personnes qui m'entourent pour les remercier de cet immense cadeau...

Ne dit-on pas que pour qu'une vie d'homme soit réussie, il faut qu'il ait planté un arbre, donné naissance à un enfant et construit une maison ? J'ai le bonheur d'avoir fait tout cela à de nombreux exemplaires, que demander de plus !!?

Quand je me retourne sur cet incroyable parcours, je vois partout de monumentales occasions de me planter, et chaque fois c'est passé ! J'ai pris des risques nullement calculés, lâchant la rive de toute certitude pour sauter joyeusement dans l'inconnu, et c'est dans la confiance de ces « vols planés » que la Vie m'a offert le plus de sourires, de clins d'yeux, d'encouragements.

De là à encourager chacun à oser autant, il n'y a qu'un pas. Un pas que j'ai souvent la joie de franchir dans mes rencontres, exposés, ou mini-conférences :

•  Oui, sans retenue, osez être qui vous êtes vraiment !

•  Ecoutez cette petite voix intérieure même et surtout si elle semble vous « écarter du droit chemin » ! Le chemin n'est pas droit !

•  Partez de l'intérieur, du cur, de la fibre la plus humaine en vous, partez de la terre, de la base. Méfiez-vous quelque peu des élucubrations et des spéculations mentales ; là ne se trouve pas l'essence des choses, le lien véritable.

•  Laissez votre ego de côté. Considérez chaque personne sur votre chemin comme un cadeau, une pièce utile du grand puzzle universel, une note nécessaire à la partition de la Vie. Et écoutez ce qui se passe pour eux : ça a toujours à voir avec ce qui se passe en vous. Ecoutez vraiment, sans jamais préparer vos réponses à l'avance. La Vie est bien plus grande que vous, que nous ; elle nous englobe avec sa propre sagesse, elle a sa petite idée, qui vaut vachement la peine !

•  Nous sommes sur terre pour partager. Le marche folle du monde que nous défions n'a de cesse de concentrer toutes richesses et pouvoirs en un nombre sans cesse moindre de mains avides et insensées, alors qu'il y a cent fois assez de tout pour tous, à la seule condition de penser, de sentir, de vivre au plus profond de ses tripes à quel point l'AUTRE FAIT PARTIE DE NOUS, vraiment, n'est en rien séparé de nous, n'est notre ennemi, notre concurrent, notre prédateur que si nous le voyons tel en le privant de notre amour, de notre confiance.

•  D'accord, ça a des petits côtés naïfs de « bon chrétien » du temps jadis !? Eh bien tant mieux ! Mon amour de la vie y a puisé en effet une partie de ses sources. Trouvez-en d'autres si nécessaire ! Du moment qu'elles réconcilient l'humain avec l'humain, c'est tout bon !

Wépion, le 8 février 2012, avec amour !

Georges Debaisieux